*La monétisation de la dette sénégalaise : une piste de sortie de crise pour restaurer la viabilité macroéconomique ?* Par le Dr. Seydina Oumar Seye.

Le Sénégal, comme de nombreux pays africains, fait face à une crise de la dette souveraine exacerbée par la pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine et le resserrement des conditions financières mondiales. Avec un niveau d’endettement en hausse et des défis budgétaires persistants, le pays doit trouver des solutions innovantes pour éviter un défaut de paiement tout en relançant la croissance.

Parmi les pistes envisagées, la *monétisation de la dette* (ou « monétisation directe ») émerge comme une alternative audacieuse, bien que controversée. Cette stratégie, combinée à des mesures de reprofilage de la dette et à un retour à l’orthodoxie budgétaire, pourrait permettre au Sénégal de retrouver une trajectoire macroéconomique soutenable.

Cette contribution explore cette option en s’appuyant sur les récentes analyses du FMI, les critiques sur la sous-estimation de la dette sénégalaise, et les stratégies alternatives pour réduire le risque-pays et impulser une croissance durable.

*1. Le Sénégal face à une crise de dette souveraine : diagnostic et enjeux*

 

*a) Une dette sous-estimée et des déséquilibres macroéconomiques persistants*

Dans un entretien accordé à RFI, Eddy Gemayel, chef de la délégation du FMI, a révélé que « une partie de la dette sénégalaise a été cachée », permettant aux autorités d’emprunter à des taux plus favorables sur les marchés financiers. Cette opacité a faussé les indicateurs de soutenabilité, exposant le pays à un risque accru de surendettement.

Selon les dernières données :

– La dette publique du Sénégal dépasse *99% du PIB* (contre un objectif initial de 70% dans le cadre de l’UEMOA).

– Le service de la dette absorbe *plus de 40% des recettes fiscales*, limitant les marges de manœuvre pour les investissements publics.

– Les emprunts sur les marchés internationaux (eurobonds) ont alourdi la charge en devises, avec des échéances serrées à partir de 2024.

*b) Les injonctions du FMI : austérité ou alternatives innovantes ?*

Le FMI préconise traditionnellement un *resserrement budgétaire, une **rationalisation des subventions, in fine, un ciblage* (énergie, produits de base) et une *augmentation des recettes fiscales. Cependant, ces mesures risquent de freiner la croissance et d’aggraver les tensions sociales, comme le souligne l’article d’*Afrik Emergence sur les défis d’une relance équilibrée.

D’où la nécessité d’explorer des solutions complémentaires, dont la *monétisation partielle de la dette*.

*2. La monétisation de la dette : mécanismes et avantages potentiels*

*a) Qu’est-ce que la monétisation de la dette ?*

La monétisation consiste à ce que la *Banque centrale finance directement le déficit public* en créant de la monnaie, plutôt que de recourir aux marchés financiers. Cette pratique, souvent décriée pour ses risques inflationnistes, peut néanmoins être temporairement utilisée dans des contextes de crise.

 

*b) Application au cas sénégalais : un outil de dernier recours ?*

Dans le cadre de l’UEMOA, la *BCEAO* (Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest) a des règles strictes interdisant le financement monétaire direct des États. Cependant, des mécanismes indirects pourraient être envisagés :

  1. *Rachat de dette par la BCEAO* : La banque centrale pourrait acquérir des obligations d’État sur le marché secondaire, allégeant ainsi la pression sur les finances publiques.
  2. *Émission monétaire ciblée* : Une injection de liquidités limitée et contrôlée pourrait permettre de refinancer des projets prioritaires (infrastructures, énergie) sans déclencher une spirale inflationniste.

*c) Avantages*

– *Réduction des coûts d’emprunt* : Éviter les taux élevés des eurobonds.

– *Soulagement temporaire du budget* : Libérer des ressources pour la relance économique.

– *Prévention d’un défaut de paiement* : Donner un répit pour restructurer la dette.

*d) Risques et limites*

– *Inflation* : Une création monétaire excessive pourrait déstabiliser les prix.

– *Perte de crédibilité* : Les marchés pourraient sanctionner le Sénégal en exigeant des primes de risque plus élevées.

– *Contraintes institutionnelles* : La BCEAO reste indépendante et soumise aux règles de l’UEMOA.

*3. Complémentarité avec d’autres stratégies de reprofilage de la dette*

Pour maximiser l’efficacité de la monétisation, elle doit s’inscrire dans une stratégie globale incluant :

*a) Un reprofilage de la dette (maturity extension)*

– Renégocier les échéances des eurobonds pour étaler les remboursements.

– Convertir une partie de la dette en obligations à plus long terme.

*b) Une restructuration partielle avec les créanciers*

– S’inspirer du *Cadre commun du G20* pour les pays surendettés.

– Impliquer les créanciers privés dans des échanges de dette (« debt swaps ») pour des projets de développement.

*c) Un retour à l’orthodoxie budgétaire progressif*

– *Élargir l’assiette fiscale* (lutte contre l’évasion, taxation des multinationales).

– *Optimiser les dépenses publiques* (réforme des subventions, rationalisation des investissements).

*d) Une relance économique par l’investissement stratégique*

– *Accélérer les réformes du Projet ( Vision Sénégal- 2050.)* en ciblant les secteurs productifs (agriculture, énergies renouvelables, numérique).

– *Mobiliser des financements innovants* (obligations vertes, partenariats public-privé).

En conclusion : La monétisation, une solution transitoire à manier avec précaution**

La monétisation de la dette ne peut être une solution miracle, mais elle pourrait offrir une *bouffée d’oxygène temporaire* au Sénégal, à condition d’être encadrée et accompagnée de réformes structurelles.

Pour éviter les dérives, une *coordination étroite avec la BCEAO et le FMI* est indispensable, ainsi qu’une *transparence accrue* sur le niveau réel de la dette.

En combinant *monétisation partielle, reprofilage de la dette et discipline budgétaire*, le Sénégal pourrait retrouver une trajectoire macroéconomique viable, tout en relançant une croissance inclusive.

*La balle est désormais dans le camp des autorités sénégalaises et de leurs partenaires financiers pour explorer ces pistes avant que la crise ne devienne ingérable.*

### *Références*

– [Afrik Emergence : Le Sénégal face aux injonctions du FMI](https://afrikemergence.com/blog/le-senegal-face-aux-injonctions-du-fmi-quelles-strategies-pour-une-relance-economique-equilibree/)

– RFI : « Une partie de la dette sénégalaise a été cachée » (Eddy Gemayel, FMI)

– BCEAO, FMI, Ministère de l’Économie.

 

Dr. Seydina Oumar Seye.

Mamadou Nancy Fall
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