Le Sénégal, 64 ans après : entre illusion d’indépendance et quête de souveraineté réelle Par le Dr Cheikh Tidiane Mbaye

Le 4 avril 2025 marque le 64e anniversaire de l’indépendance du Sénégal. Comme chaque année, cette célébration sera ponctuée de défilés militaires, de discours officiels et de manifestations culturelles. Mais au-delà du faste et du symbolisme, une question essentielle s’impose : où en sommes-nous réellement sur le chemin de la souveraineté ?

Une indépendance juridique, mais une dépendance structurelle

L’indépendance politique acquise en 1960 n’a pas signifié une rupture effective avec les structures coloniales. L’État postcolonial a perpétué des rapports de dépendance à plusieurs niveaux :

Économique : Le FCFA demeure un symbole de la tutelle monétaire exercée par la France. L’économie reste largement extravertie, dépendante des exportations de matières premières et vulnérable aux fluctuations du marché international.

Politique : Le système néocolonial a pris la forme d’une élite politique et administrative qui gère l’État souvent dans une logique clientéliste et sous influence d’intérêts étrangers.

Culturelle et intellectuelle : L’enseignement et la recherche scientifique restent largement modelés par des paradigmes occidentaux, limitant le développement d’une pensée autonome en phase avec les réalités locales.

La souveraineté réelle : un chantier inachevé

Revendiquée par plusieurs mouvements politiques et intellectuels, la souveraineté du Sénégal suppose une transformation profonde des structures de l’État et de l’économie. Elle repose sur plusieurs axes majeurs :

  1. Souveraineté économique et monétaire : Une réflexion sur une monnaie nationale ou une réforme radicale du FCFA est incontournable. Il faut également favoriser la production locale et réduire la dépendance aux importations.
  2. Indépendance énergétique et industrielle : Le Sénégal entre dans l’ère du gaz et du pétrole. La question est de savoir si ces ressources serviront à renforcer l’autonomie énergétique et industrielle ou si elles seront gérées dans la logique extractiviste qui a ruiné d’autres pays africains.
  3. Décolonisation de l’éducation et de la culture : Un système éducatif fondé sur nos langues nationales et une production scientifique enracinée dans nos réalités est nécessaire pour une véritable autonomie intellectuelle.
  4. Souveraineté alimentaire : L’autosuffisance alimentaire est cruciale. Le modèle agricole doit être repensé en faveur des exploitations familiales et de l’agriculture écologique.
  5. Réforme institutionnelle profonde : Le Sénégal ne pourra atteindre une souveraineté réelle sans une refonte structurelle de ses institutions. Une transformation systémique ne peut pas se résumer à des changements symboliques ou à des réformes partielles. Il faut un sursaut national et des concertations nationales pour dégager des consensus forts. Tant que le pays fonctionnera sous les mêmes paradigmes qu’à l’époque coloniale, avec de simples modifications de surface, il ne pourra pas se reconstruire sur des bases solides. On ne peut pas transformer un bâtiment en ruine en se contentant juste de le peindre.
  6. Souveraineté technologique et intelligence artificielle : À l’ère de l’intelligence artificielle, le Sénégal ne peut pas se permettre d’être un simple spectateur. L’IA transforme déjà les modèles économiques, l’emploi et la gouvernance à l’échelle mondiale. Si nous ne prenons pas part à son développement et à sa régulation, elle risque d’être exploitée davantage au détriment de notre société que pour son bien. Le pays doit investir dans la formation, la recherche et la création d’une stratégie nationale pour l’IA afin de ne pas subir cette révolution, mais d’en tirer profit pour son développement.

 

Conclusion

L’indépendance ne doit plus être une simple commémoration, mais un projet en perpétuel accomplissement. La véritable souveraineté exige une réforme institutionnelle profonde et une mobilisation nationale. Le Sénégal a besoin de politiques audacieuses, d’une vision claire et de mesures concrètes pour bâtir une nation véritablement maîtresse de son destin.

 

Docteur Cheikh Tidiane Mbaye,

Sociologue

Dieyna SENE
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